A lire…

Petite sélection de quelques ouvrages de la rentrée littéraire pour occuper vos soirées d’hiver.

- Lucien d’Azay, Sur les chemins de Palmyre *

Malgré quelques clichés inévitables (un mélange de fascination et de désapprobation pour les femmes voilées ou les excès de l’islam), ce livre apporte des clefs utiles à la compréhension de l’actuelle Syrie. Le texte s’inscrit dans la tradition du récit de voyage dix-neuviémiste. Comme Gautier et nerval, Lucien d’Azay alterne subtilement descriptions touristiques et considérations philosophiques ou sociopolitiques.

Damien Malige, Province Terminale **

C’est le récit acide, sous la forme d’un journal, d’une adolescence trash dans une banlieue bourgeoise, où les bons catholiques côtoient les néonazis. Vécues dans les mauvaises circonstances, les traditionnelles découvertes de l’alcool et du sexe vont loin, beaucoup trop loin… Province terminale, qui ne verse jamais dans le moralisme, est un roman cauchemardesque et puissant.

Philippe Lacoche, Des rires qui s’éteignent *

Plus de vingt ans après les faits, un romancier apprend par hasard le décès de son amour de jeunesse. Il décide de retrouver un vieil ami pour évoquer leur adolescence commune. Par ce dernier hommage rendu à son amour perdu, le narrateur entame une épopée nostalgique dans les années soixante-dix. Où la petite bourgeoisie de gauche se rêve hippie et comble son manque d’ambition par la fête, l’alcool et le sexe. Chronique d’une insouciance généralisée aux tristes conséquences, puisqu’un jour ou l’autre, il est des rires qui s’éteignent.

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La Mer à boire

De Jacques Maillot

Le marasme économique n’épargne personne, pas même les chefs d’entreprise au grand cœur. Snif.

Georges Pierret (Daniel Auteuil), patron d’un chantier naval fragilisé par la crise économique, contemple d’un air affligé la photographie qui trône sur le mur de son bureau. On l’y voit, épanoui et affable, entouré de ses employés, tout aussi épanouis et affables. Le portrait s’anime comme par magie sous son regard tristounet et le sourire des travailleurs n’en est que plus éclatant. Mais ce bonheur collectif n’est qu’un lointain souvenir : M. Pierret doit désormais procéder à une restructuration et licencier la moitié de son équipe. Ô rage, ô désespoir ! Quoi de pire pour un chic type comme Georges que de se retrouver ainsi le couteau sous la gorge ?

Chic, Georges l’est assurément : c’est le genre de directeur à baisser son propre salaire avant celui des autres, à prêter de l’argent à ses sous-traitants, à saluer poliment ses employés et à leur pardonner leurs égarements sans sourciller. Un homme bon, broyé par le système. Parti de cette idée ô combien kafkaïenne, Jacques Maillot s’est laissé dériver. De quoi veut-il nous parler, au juste ? De la crise économique ? De la misère du petit peuple ? Du sacrifice des justes sur l’autel du capitalisme ? Du salut offert par l’amour ? Sans doute un mélange de tout cela. Malgré le talent de Daniel Auteuil, plutôt à l’aise dans son rôle de père courage, La Mer à boire manque de cohérence : entre conflits sociaux, drames personnels – l’épouse décédée qui hante les souvenirs de Georges – et amourettes passagères, le film se disperse et son propos s’affaiblit.

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Camille P.

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Portrait au crépuscule

De Angelina Nikonova

« L’enfer, c’est les autres ». Ou leur indifférence. Partant de ce constat, Anguelina Kinonova réalise un premier film étrangement envoûtant.

Marina travaille comme assistante sociale dans une petite ville du sud de la Russie, Rostov-on-Dom. Un talon cassé et la voilà plongée en plein cauchemar : une serveuse nonchalante refuse de lui appeler un taxi, de jeunes délinquants chapardent son sac à main, des passants lui rient au nez, des policiers corrompus jusqu’à la moelle lui demandent ses papiers. Elle ne les a pas, alors ils l’embarquent. Et la violent. De cette agression sexuelle d’une brutalité glaçante, aucune image n’est dévoilée. L’écran reste noir. Seuls les hurlements de Marina parviennent à nos oreilles comme autant de coups de poing. Caricatural ? Excessif ? Tiré par les cheveux ? Peut-être, mais il n’empêche : ces premières scènes font froid dans le dos.

Sans doute fallait-il être originaire de Rostov-on-Dom pour traiter les habitants de cette région avec tant de mépris et d’amertume. Comme Markus Schleinzer dans Michael, la réalisatrice Anguelina Nikonova s’attarde sur l’un des maux les plus dérangeants des sociétés occidentales contemporaines : l’indifférence. Celles des passants, bien sûr, qui abandonnent la jeune femme à son sort et la fuient comme une pestiférée. Celle de son mari, qui ne s’inquiète pas de son absence et l’accueille au petit matin comme si de rien n’était. Celle de ses amis, enfin, qui osent la qualifier de « femme comblée », elle qui a un époux, un appartement et un boulot. Et quel boulot ! Marina s’occupe d’enfants battus ou violés par leurs parents : les mêmes que dans Polisse de Maïwenn, mais en puissance dix. Et puis, à quoi bon vouloir aider son prochain ? « Les monstres engendrent des monstres », finit-elle par reconnaître.

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Camille P.

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Laïcité Inch’Allah !

De Nadia El Fani

« Catholique par sa mère, musulmane par son père, athée grâce à Dieu », la réalisatrice tunisienne Nadia El Fani interroge ses concitoyens sur la laïcité, avant et après les révolutions arabes. Un documentaire précieux sur une société en pleine mutation.

17 décembre 2010. Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de fruits et légumes, s’immole par le feu à Sidi Bouzid après s’être fait confisquer sa marchandise par les autorités tunisiennes. La colère gronde, un parfum de jasmin se répand dans les rues, les manifestations se multiplient. La révolte prend de l’ampleur en Tunisie, puis vient le tour de l’Egypte, de la Libye, de la Syrie, avec les conséquences que l’on connaît. Nadia El Fani, cinéaste tunisienne exilée depuis dix ans à Paris, était sur le terrain lorsque la « révolution de jasmin » a éclaté. Mais si Laïcité Inch’Allah ! s’ouvre sur les slogans proférés par les manifestants en janvier 2011 – « Le peuple veut faire sauter le pouvoir » –, le tournage avait débuté bien avant cela, au cours de l’été 2010.

A cette époque, le nom de Mohamed Bouazizi n’évoque rien à personne et des portraits gigantesques du président Bel Ali ornent les murs de la capitale. C’est aussi le début du ramadan : les tunisiens s’apprêtent à jeûner pendant vingt-neuf jours, de l’aube au crépuscule, malgré un soleil de plomb. Tous ? Non ! D’irréductibles athées, parmi lesquels Nadia El Fani, profitent de l’occasion pour organiser de sympathiques pique-niques au bord de la mer. Un geste provocateur, mais efficace. Car c’est bien cette Tunisie-là que la réalisatrice souhaite percer à jour : un pays où « la majorité des gens ne fait pas le ramadan, mais se cache ». Armée de sa caméra, elle pénètre dans les restaurants et les bistrots, en plein ramadan, pour filmer ceux qui « dé-jeûnent » en cachette. Pourquoi une telle hypocrisie sociale ? Serait-ce la faute de la constitution tunisienne qui affirme, dans son article premier, que « la religion [du pays] est l’islam » ?

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Camille P.

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Quand je serai ministre de la Culture…

“Voilà ! C’est fait ! Nous y sommes ! Cette fois, c’est certain ! C’est mon tour !”

Jeudi 17 février, 19h. Tandis que la Librairie du Centquatre, dans le XIXe arrondissement de Paris, accueille ses derniers clients, un homme à la mine affable et au sourire chaleureux patiente au fond de la boutique. Lorsqu’on le salue, il répond : « Bonjour, je suis le ministre de la Culture ».

Et pour cause ! Jean-Gabriel Carasso, comédien, metteur en scène et intellectuel militant, vient de signer un ouvrage au nom aussi provocateur qu’intriguant : Quand je serai ministre de la Culture. « Une farce sur la forme, mais un livre solide sur le fond », écrivait Emmanuel Tellier dans le magazine Télérama du 18 février 2012. Quand je serai ministre de la Culture réunit quarante textes imaginaires, écrits par le futur ministre après sa prise de fonction : lettres au Président de la République et aux élus, discours, interventions en Conseil des ministres, notes, communiqués, remises de médailles, inaugurations de lieux divers… « Je tenais à donner mon avis sur ce qui se passe en matière de culture, mais je ne voulais pas écrire un livre ennuyeux. Mon point de départ, ça a été le titre. Quand je l’ai trouvé, la forme a suivi d’elle-même. Les ministres ont tellement de travail qu’ils n’ont pas le temps de réfléchir. Alors j’ai décidé de réfléchir avant. Je me suis dit : je suis ministre, je peux y aller. » Et il y va.

En 170 pages, Jean-Gabriel Carasso questionne les notions d’art et de culture tout en multipliant les propositions. Si certaines semblent tirées par les cheveux, la plupart sont parfaitement envisageables. Exemple ? En accordant 1 000 € à chaque classe pour mener un projet artistique, le ministère ne sacrifierait que 0,2% de son budget. « Je ne me suis pas encombré avec les problèmes d’argent. J’ai décidé de dépenser », s’exclame l’auteur avec jubilation. Sa principale préoccupation, il ne s’en cache pas, c’est l’éducation. A ses yeux, la culture ne doit pas être réduite à « un vaste champ de production et de consommation » mais doit tenir compte de « la manière dont les gens se construisent ». Comme dans son précédent livre (Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ?, 2005), Jean-Gabriel Carasso se prend à rêver d’un monde où l’art ne serait pas réservé à une élite et où chacun pourrait être à la fois praticien et spectateur. Ses idées fourmillent. Il imagine une émission de télévision intitulée « Je kiffe, tu kiffes » qui présenterait au jeune public des spectacles, des livres et des expositions, ou encore un projet baptisé « J’adopte mon patrimoine » grâce auquel les 11-16 ans découvriraient la notion de conservation. Il suggère de remplacer le Théâtre du Rond-Point par un Rond-point des enfances et d’instaurer un service civique culturel. « L’éducation, je suis tombé dedans quand j’étais petit », affirme-t-il.

Au-delà de ces questions de politique culturelle, Jean-Gabriel Carasso s’amuse, improvise, cabotine. Il s’entoure de ses meilleurs copains, nomme un certain Edwy P. à la direction de France Télévisions, ne renouvelle pas le mandat d’Olivier P. à la tête du Festival d’Avignon. Et puis il fabule… C’est à peine si le lecteur peut concevoir l’existence d’un Ministère de l’Immigration accueillante ou d’un G35 comprenant 15 pays africains. Mais sous la plume de cet homme de lettres et de théâtre, tout devient possible (sans référence aucune). Car « en politique, il ne suffit pas de faire ce qui est possible. Il faut rendre possible ce qui est nécessaire ».

Jean-Gabriel Carasso présentant son livre à François Hollande le 18 janvier dernier, à Nantes

Une citation, pour finir : “La culture n’est pas une dépense, c’est un investissement”.

Camille P.

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Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme

Henri-Edmond Cross, La Mer clapotante, v.1902-1905 collection particulière. © DR

Soyons honnêtes, le nom d’Henri-Edmond Cross vous est-il familier ? « Oublié quelque part entre Seurat et Matisse », pour reprendre les termes de Françoise Baliguant, cet autre Delacroix (il s’attribua lui-même le nom de Cross pour ne pas être malencontreusement confondu avec l’auteur de La Liberté guidant le peuple) n’a pas connu la célébrité de son homonyme. Il suffit de consulter l’article Wikipédia qui lui est consacré pour se rendre compte du peu de cas que les internautes lambda font de cet artiste français.

Afin de rendre justice à son talent et de porter un regard neuf sur la peinture française de la toute fin du XIXe siècle, une solution : foncer voir l’exposition « Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme, de Seurat à Matisse » au Musée Marmottan Monet. Cette dernière présente l’évolution chronologique de l’œuvre de Cross (1856 – 1910), au crépuscule du XIXe siècle et à l’aube du XXe, tout en mettant en évidence ses relations avec Seurat, Signac, Manguin ou encore Matisse.

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De 1880 à 1910, de Paris à Saint-Tropez, du pointillisme au fauvisme, cette exposition aussi fluide que fascinante retrace les expériences artistiques de toute une génération. On imagine déjà les grimaces condescendantes des détracteurs du divisionnisme, technique souvent jugée superflue, décorative, voire même mièvre. Qu’ils se rassurent : Cross n’était nullement un apôtre de Seurat. Il s’affranchira d’ailleurs du pointillisme pour laisser place à une explosion de couleurs audacieuse, fruit d’une rencontre fortuite avec Matisse et ses compères.

Outre les toiles et aquarelles rassemblées pour l’occasion, l’exposition présente des croquis et affiches publicitaires (pour le Salon des indépendants, notamment) qui témoignent d’une aventure riche en rebondissements : celle de l’art moderne.

Camille P.

Exposition « Henri Edmond Cross et le néo-impressionnisme. De Seurat à Matisse », jusqu’au 19 février 2012 au musée Marmottan-Monet, 2, rue Louis Boilly, Paris 16e

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Miwa Nishimura, entre le réel et le merveilleux

"Oeil", Paradis perdu, Miwa Nishimura

Plasticienne et photographe d’origine japonaise, Miwa Nishimura a étudié à l’Ecole Joshibi de Tokyo puis aux Beaux-arts de Barcelone. Ses œuvres numériques mettent en scène de petites créatures à son image, qui déambulent dans un monde merveilleux et bucolique. Installée en région parisienne depuis 1997, l’artiste nous ouvre les portes de son univers féerique…

"3 septembre 18h00", Paradis perdu, Miwa Nishimura

Pouvez-vous nous décrire votre démarche artistique ?

Mes photographies sont comme des instants théâtraux en deux dimensions, des scènes de performance. J’essaie d’y interroger les comportements et les rapports sociaux et intimes, ainsi que les dépendances et les aliénations propres au monde contemporain. Je m’intéresse aussi à la relation que le spectateur tisse avec son imaginaire.

Votre travail semble lié au rapport entre grand et petit, entre illusions et réalité : pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense qu’il existe une dualité dans la vie de chaque être. Lorsqu’il y a de la lumière, il y a de l’ombre. J’aime opposer différents mondes au sein de mes images. La fusion des genres est centrale dans ma création, elle permet de faire naître de nouvelles sensations, à la lisière du visible et de l’invisible.

Quel rôle le numérique joue-t-il dans cette démarche ?

La photographie est l’occasion de saisir le temps présent, l’actualité, tandis que la peinture permet d’apporter une dimension fictionnelle. Le numérique est indispensable pour marier ces deux aspects comme je souhaite le faire.

Vous êtes diplômée de l’Ecole d’Art et de Design Joshibi à Tokyo, vos origines japonaises ont-elles une influence sur votre œuvre ?

Il est certain que les artistes sont marqués par leur culture d’origine : religion, traditions, rituels, géographie… Lorsque je travaille, je joue avec tous ces éléments, toutes ces particularités. Elles m’imprègnent. En 2011, le Japon a connu une catastrophe naturelle désastreuse, ce qui est d’autant plus important que dans l’art japonais, la nature est représentée comme une puissance qui dépasse celle des êtres humains. Cette réflexion traverse également mes œuvres.

Propos recueillis par Camille P.

"11 mai 12h15", Paradis perdu, Miwa Nishimura

"Nappe violette", Paradis perdu, Miwa Nishimura

Toutes ses photographies sont à découvrir sur son site internet.

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