11 septembre 20(1)1

Le public du théâtre de la Ville qui a assisté au spectacle d’Arnaud Meunier le 10 ou 11 septembre 2001, semblait résolument divisé entre événement et recueillement. La pièce de Michel Vinaver, 11 septembre 2001, témoigne en effet d’une tendance des créations contemporaines à se confronter à l’événement politique, à penser le passé encore récent, pour nous interroger sur les conditions d’un avenir le plus pressant. L’exemple le plus marquant a sans doute été le spectacle du Groupov Rwanda 94.

Le passé, voilà d’abord ce qui nous frappe de plein fouet, dans cette pièce mémorial, témoin, que l’auteur a voulue recueil le plus immédiat, le plus proche de l’événement, comme une trace immuable et pourtant (de fait ?) terrain de jeu d’une ampleur immense. Un tel matériau appelait donc forcément une recherche sur la notion de témoignage, pour saisir ce passé dans les formes de son retour. Au sein d’un décor très simple, un échafaudage rouge autour d’un espace central nu, quarante-quatre lycéens de Seine-Saint-Denis, accompagnés de quatre acteurs professionnels, empruntent peu à peu la posture de témoin. Ce qui nous renvoie rapidement à la nôtre : écoutant, regardant, comme ces hommes et femmes perchés en haut, nous sommes là pour partager ce qui nous échappe, ce qui nous a échappé. Il n’est pas innocent de la part d’Arnaud Meunier d’avoir confié les paroles du personnage journaliste aux acteurs professionnels : il nous indique ainsi les différents niveaux de perception, en faisant l’analogie avec l’observation par des professionnels d’un travail amateur.

Puis vient le véritable moment d’emprunt, propre au témoignage, ce processus mental de transmutation, de mise à la place de l’autre, qui prend corps par le geste éminemment théâtral du déguisement. Délaissant leurs habits presque trop stigmatisant, estampillés 93, les jeunes revêtent dans un rythme affolé le costume de la business class américaine. La symbolique métamorphose confère alors à la scène une valeur absolument commémorative faisant d’elle un véritable monument. Les quarante-quatre corps s’affairent, entre chorégraphie bien réglée et récits de survivants, répétés, joués à tour de rôle, afin de montrer que cette voix c’est bien celle de la transmission, comme lors d’une veillée aux morts. Ce n’est cependant pas sur une seule forme commémorative que se joue le spectacle, et bientôt au lieu de l’abondance des corps tantôt gisant, tantôt debout, la scène se vide pour ne laisser que quelques individus au milieu d’un « paysage dévasté » (C. Naugrette)*. Leurs voix résonnent contre le ground zero (leitmotiv de la voix journalistique), à la façon qu’ont certains mémoriaux de laisser le vide exprimer ce que la voix ou le corps sont impuissants à faire. Enfin, une dernière forme spectaculaire prend place à travers le récit d’employés retraçant leur périple pour s’échapper de la tour sud, alors qu’ils étaient coincés dans un ascenseur. Un carré de lumière dessine leur cage, chaque lycéen interprète un personnage différent ; un mimétisme qui utilise le témoignage comme résurgence magique du passé, sublimé et mythologisé, puisque le héros de cette histoire, un laveur de vitres, « ange gardien » des autres occupants de l’ascenseur, est élevé au plus haut du plateau et pourvu de véritables ailes.

Ces différentes explorations du passé nous permettent peu à peu de saisir l’épaisseur du temps qui nous sépare des événements de New York de 2001. Dix ans après, Vinaver apparaît presque comme un visionnaire cynique, qui a aperçu l’absurdité de la guerre américaine au Proche-Orient et la crise financière. Une lycéenne, mimant un crieur de journaux, reprend les invitations du gouvernement Bush à continuer à consommer, ce qui ne peut que nous faire sourire amèrement. Le « Et maintenant ? » qui conclut la pièce, interrogation ouverte – bien que peu innocente – à l’époque de Vinaver sonne aujourd’hui comme une triste constatation de ce paysage dévasté, où les mythes héroïques s’expriment uniquement dans une atmosphère de music-hall de Broadway, dont la présence hante le plateau à travers un chœur de jeunes filles en bleu, blanc, rouge. Ce « Et maintenant ? » trouve d’ailleurs une réponse dans l’épisode musical final, où le chœur tricolore reprend New York, New York : « it’s up to you ». L’individu seul face à l’avenir. L’intrusion du burlesque dans le mémorial traduirait-il aussi ce caractère désabusé ou amer du monde contemporain ?

En tout cas, il est clair qu’en choisissant une forme aussi spectaculaire, limitée à trois représentations, au moment anniversaire de l’attentat et jouée par une troupe hybride et revendiquée éphémère, Arnaud Meunier n’a pas délaissé l’aspect spectaculaire et événementiel. Le « up to you » a donc peu de poids face à une communauté réunie en masse pour célébrer. Cet aspect prime-t-il cependant sur la valeur esthétique du spectacle ? Certes, la recherche artistique est apparente, la chorégraphie (Rachid Ouramdane) et la scénographie (Damien Caille-Perret) sont signées, mais le public venu ces 10 et 11 septembre semblait s’attendre au moins autant à un événement mondain qu’à un exercice de son regard critique. La montée de Vinaver sur scène à la fin de la représentation n’a fait que renforcer l’impression d’appartenir à une communauté privilégiée, au-delà de la communauté humaine frappée par ce réel politique. Pourtant, l’art du théâtre est aussi là, dans cette façon qu’il a de se porter garant d’une rencontre unique, particulière, et un peu (mais plaisamment) élitiste. Au moins le spectacle d’Arnaud Meunier aura-t-il permis d’interroger encore et toujours ce difficile équilibre qui fait de chaque représentation à la fois un événement social et une œuvre d’art.

Ulysse

11 septembre 2001, spectacle d’Arnaud Meunier sur un texte de Michel Vinaver. Compagnie de La Mauvaise Graine, avec 44 lycéens de Seine-Saint-Denis. Théâtre de la Ville, 10 et 11 septembre 2011.

* Catherine Naugrette, Paysages dévastés. Le théâtre et le sens de l’humain, Circé, Belfort, 2004.

Publicités
Cet article a été publié dans Spectacles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s