Les amours mortes n’en finissent pas de mourir

Les Bien-aimés, de Christophe Honoré

« Je peux vivre sans toi, oui mais ce qui me tue mon amour c’est que je ne peux vivre sans t’aimer », fredonne Madeleine (Ludivine Sagnier) en sautillant comme une gazelle dans les rues du Paris des sixties. La jolie blonde, aussi attirante qu’aguichante, traverse l’existence avec légèreté, flottant au-dessus des soucis du haut de ses talons aiguilles. Autour d’elle, tout est pétillant, tout est coloré : Paris fait alors songer aux photographies de Martin Parr, avec une prédominance de jaune citron, de bleu azur et de rouge vermillon.

Rapidement séduite par Jaromil, un beau médecin praguois, Madeleine – qui n’a rien d’une sainte – accepte de quitter la France pour la Tchécoslovaquie où l’attendent quelques désillusions. De cette passion compulsive naîtra une fille, Véra. Vingt ans plus tard, l’on retrouve ces mêmes personnages, à Londres, à Paris puis à Reims.

On ne saurait en révéler davantage (même si la tentation est grande !) car les Bien-aimés réserve, comme les Chansons d’amour, son lot de surprises. Ce que l’on peut dire sans prendre de risques, c’est que le film met en scène deux générations de femmes, une mère assez volage (Ludivine Sagnier – Catherine Deneuve) et une fille frivole et mélancolique (Chiara Mastroianni). Pendant un demi-siècle, toutes deux se frotteront aux hommes, connaîtront l’amour, le chagrin, la joie, le rire et les larmes… souvent à intervalles rapprochés.

Accordons tout d’abord à Christophe Honoré le mérite d’avoir échappé au piège du « temps qui passe », responsable de bien des dérives sur les écrans de cinéma. Songeons par exemple au Secret de Brokeback Mountain, dans lequel Jake Gyllenhaal se trouve affublé d’une ridicule moustache supposée le vieillir. Sans doute les acteurs fétiches de Christophe Honoré (on pourrait presque parler de « troupe ») sont-ils suffisamment convaincants pour pouvoir se passer de tels artifices. Le temps creuse ses marques sur leurs visages avec une étonnante véracité. Par ailleurs, la fusion opérée entre Catherine Deneuve et Ludivine Sagnier (qui interprètent, à vingt ans d’écart, le même personnage) s’avère très efficace. Même légèreté piquante, même insouciance, même aptitude au mensonge comme à la franchise.

Qui sont donc les bien-aimés du titre ? Ce sont ces hommes et ces femmes qui, sans l’avoir particulièrement cherché, font l’objet d’une passion irréfléchie et le plus souvent à sens unique. En amour, il y a ceux qui donnent et ceux qui prennent : l’échange n’est jamais complet. Clément (Louis Garrel, qui abandonne son personnage de bobo séduisant pour notre plus grand bonheur) en est réduit à s’écrire des mots doux sur le cou dans l’espoir de susciter la jalousie de Véra… en vain. En dehors de l’être aimé, les personnages ne veulent rien voir ni savoir. L’actualité, aussi terrible soit-elle, est éclipsée au profit de ces amours impossibles, égoïstes et éternellement insatisfaites.

Grâce aux chansons, composées une fois encore par Alex Beaupain, les personnages laissent éclater leurs doutes et leurs espoirs, ainsi qu’une insatiable rage d’aimer. Leur voix, tantôt tremblante, tantôt murmurante, tantôt provocante, sonne étonnement juste. Nous sommes bien loin des comédies musicales produites à la chaîne, des Dix commandements au Roi Soleil. Ici, seuls les sentiments authentiques comptent : une histoire d’adultères où tout n’est que sincérité, il fallait y songer !

La légèreté (ou la liberté ?) que prônent fièrement Madeleine et Véra ne cesse de s’effriter tout au long du film, pour finir par laisser les chairs et les cœurs à vif. Dans le Londres des années 2000, les couleurs acidulées des premières scènes se sont éteintes, laissant place à des teintes plus ternes. L’avant-dernière chanson, la seule et unique entonnée par Louis Garrel, parvient même à nous tirer les larmes des yeux… La légèreté a fait son temps, semble-t-il.

Camille P.

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