Mon fils, ma bataille

La guerre est déclarée, de Valérie Donzelli

Les regards de Roméo (Jérémie Elkaïm) et de Juliette (Valérie Donzelli) se rencontrent pour la toute première fois au cours d’une soirée dansante, étrange réminiscence du bal où eu lieu la confrontation initiale entre les amants shakespeariens. Il est beau, elle est pétillante, ils sont jeunes. Ils tombent amoureux. Quelques mois, peut-être quelques années plus tard, naît Adam. Ce premier enfant ne porte pas par hasard le prénom de notre ancêtre biblique : pour ses jeunes parents, il est aussi le premier homme, étincelle de vie qui croît sous leurs yeux emplis de tendresse et d’anxiété. De cet être qu’ils mirent au monde, ils ne savent rien. Pourquoi Adam pleure-t-il sans cesse ? Pourquoi ne marche-t-il pas encore, à son âge ? Pourquoi contemple-t-il ce (et ceux) qui l’entoure(nt) d’un air absent, tandis que ses expressions se figent et que sa tête bascule lentement sur le côté ? Adam a tout juste dix-huit mois lorsqu’ils obtiennent enfin des réponses : le bébé est atteint d’une tumeur au cerveau. Roméo et Juliette auraient pu le prédire. « Nous sommes promis à un destin tragique », susurre le jeune homme à l’oreille de sa future femme lors de leur première rencontre.

Si le film (dont l’intrigue est largement autobiographique, Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm ayant eux-mêmes dû faire face au cancer de leur enfant) nous conte l’histoire de cette bataille livrée contre la maladie, c’est avant tout un hymne à la vie et, plus encore, à l’amour. Amour qui unit Roméo et Juliette au-delà des incertitudes et des conflits ; amour qu’ils éprouvent pour leur bébé malgré le poids d’une destinée injuste ; amour qui circule telle une brise légère entre les différents personnages du film. Parents, frères et sœurs, amis, tous se sont rassemblés pour « vivre ensemble » ces moments douloureux. Comme dans les comédies britanniques, à l’instar de Coup de foudre à Notting Hill ou Quatre mariages et un enterrement, les personnages secondaires font preuve d’un dévouement et d’une compassion inébranlables, soutenant les protagonistes (et de fait, les spectateurs) dans les épreuves difficiles. Lorsque Roméo et Juliette sollicitent une aide-soignante et que cette dernière les interroge sur leur identité, la jeune mère s’exclame : « On est Adam ». C’est bien de cela qu’il est question : tous sont réunis pour lutter avec le petit bonhomme contre un mal qu’aucun d’eux n’a encore jamais eu à affronter.

Malgré son thème pour le moins sombre, le film reste parsemé de petites touches colorées : l’on ne peut s’empêcher de rire devant les réactions de la mère de Juliette, outrée de voir son époux plongé dans un journal pendant que son petit-fils est au bloc opératoire. « Et ton père qui lit le Figaro depuis ce matin », chouine-t-elle sur l’épaule de sa fille agacée. De même, pour tuer le temps lors de leurs longues nuits d’angoisse, Roméo et Juliette imaginent quelles séquelles pourraient affecter le petit Adam : « Et s’il devenait aveugle ? », « Et sourd ? », « Et muet ? », « Et pédé » ? « Et noir ? », « Et s’il votait Front national ! ».

A l’image de la bande-originale, allant du rock au classique en passant par la variété, le film allie savamment rire et émotions, joie et tristesse. Mais, plus important encore, il ne verse jamais dans le mélo ou la mièvrerie : les personnages ne se laissent pas aller aux grandes déclarations larmoyantes dont regorge habituellement le cinéma français. Au contraire, ils ne cessent d’avancer, lancés malgré eux dans une course effrénée au terme de laquelle ils ne seront plus que les fantômes d’eux-mêmes. S’ils sont souvent tentés de baisser les bras, s’ils maudissent parfois cette maladie – et cet enfant – venue détruire leur bonheur, ils s’obstinent à puiser dans leur vie quotidienne de petites sources de bonheur, au point même de fermer les yeux sur ce qui risquerait de les affecter. Il leur faut préserver leur énergie, et ce à tout prix.

La Guerre est déclarée est également un hommage aux médecins, infirmières et personnel des hôpitaux publiques, dépeints ici avec une justesse précieuse : à la fois proches et distants, compatissants et soumis aux contraintes de leur profession, ils ne sont ni les monstres d’inhumanité ni les philanthropes compulsifs que nous présentent les séries télé américaines. Tourné en toute simplicité, avec un appareil photo, le film décrit le quotidien du monde hospitalier, dans ce qu’il a de plus terrible et de plus merveilleux.

Grâce aux voix masculines et féminines qui commentent l’action et en articulent les grands temps (à la manière du Chœur dans Roméo et Juliette), La Guerre est déclarée prend des allures de conte moderne, où, on le sait dès les premiers instants, tout finira bien. Mais au fond, la victoire compte moins que le chemin parcouru.

Camille P.

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