« La mort n’existe pas » pour Roméo et Juliette

« La mort n’existe pas. » Tels sont les mots qui concluent le dernier spectacle d’Olivier Py au théâtre de l’Odéon. Ecrits à la craie blanche sur les panneaux noirs et polyvalents de ce Roméo et Juliette à l’allure à la fois sombre et grotesque. Cette idée frappante de vérité – car qui peut dire qu’ils ne vivent pas éternellement ces deux amants dont le rituel macabre est sans cesse rejoué ? – ne parvient cependant pas à faire oublier l’aspect un peu pénible de ce spectacle. Car si Olivier Py manie de façon fort habile l’écrit ou le dessin sur ces panneaux noirs, avec une élégance et une simplicité étonnante – trois piteuses astérisques blanches nous transporte ainsi sous un ciel étoilé, de la manière qu’avait le Globe de faire de la pauvreté une poétique -, il ne parvient pas à nous éblouir d’une vision totalement neuve de la pièce du grand Will. Pendant un peu plus de trois heures, le jeu oscille entre actualisation burlesque, où l’adaptation du metteur en scène cherche à rendre la crudité ponctuelle des jeux de mots shakespeariens, et lyrisme ardent. La première se perd peu à peu en lourdeur, lorsque les mimes obscènes de Mercutio et Roméo, ne font que trop souligner l’envie de choquer les petits-bourgeois par un Shakespeare rude, trash. Le deuxième, qui marque tous les spectacles d’Olivier Py, risque d’énerver par la sur-théâtralité qu’il fait régner. Le clos intime entre Roméo et Juliette perd visiblement de sa valeur émotive dans la proclamation des acteurs. Pourtant quelques moments entraînent l’adhésion totale du spectateur : si les allusions de Mercutio et Roméo lassent, celles de la nourrice, jouée par Mireille Herbstmeyer, amusent davantage. D’autre part, on ne peut qu’admirer la fougue avec laquelle le jeune Matthieu Dessertine s’empare du rôle de Roméo, ou l’apport délicieux de Camille Cobbi au personnage de Juliette, auquel elle donne des airs de femme mature par sa voix rauque et sa détermination.

Quelques scènes aussi sont remarquablement conduites, et nous invitent à porter un regard neuf sur cette histoire mythifiée. Parmi les éléments de distanciation convaincants, on trouve la répétition de la scène du « mariage forcé » de Juliette, où le père est clairement désigné comme un oppresseur violent et autoritaire, faisant glisser un instant la pièce du mythe vers le social. Les inscriptions ou dessins sont également de belles réussites, comme lorsque Matthieu Dessertine trace, juste avant l’entracte, « La nuit sera blanche et noire », allusion poétique aux costumes des deux amants (Juliette en robe blanche, Roméo en costume noir), qui renvoie aussi au chaos à venir après les morts de Mercutio et Tybalt. Entremêlement de signes, cette déclaration fait écho enfin à la réplique qu’Olivier Py a choisi en exergue de son programme : « Un éclair avant la mort ». Les masques, les permutations de rôle sont aussi de mise, avec pour exemples les plus marquants les interprétations de Capulet et Paris ou Tybalt et Lady Capulet par seulement deux acteurs. Surtout, le décor trahit un aspect métathéâtral, qui indique tout à fait que le metteur en scène sait qu’il ne s’agit pas de jouer au premier degré mais d’aborder un mythe du théâtre. Outre la précarité des éléments mobiles – jusqu’aux palmiers méditerranéens -, qui « cite » presque le théâtre du Globe, une coiffeuse trône en avant-scène, tandis qu’un rideau rouge translucide tombe pendant le bal ou la mort des amants.  Le nom de Shakespeare est d’ailleurs cité au détour d’une boutade obscène (« secouer sa poire » donne en anglais « shake his pear »), avançant que la pièce se déroule sous son regard ou un équivalent éternel.

Joue-t-on alors au premier degré ou non sur la scène de l’Odéon ? Le parti pris de la représentation est, de ce point de vue, peu clair. Car si l’on est conscient de la valeur de mythe de la pièce, le lyrisme autant que l’actualisation s’en détournent, quitte à la rabaisser pour un public facilement las du théâtre dit « classique ». A ce prix, Olivier Py ne risque-t-il pas de nous frustrer, en sous-estimant notre regard ? Car sa version peine à construire un spectacle cohérent, soucieux du léger, autant que recherche d’une version noire, sexuelle et emprunte de spleen ou d’illuminations (l’éclair, évidemment), leitmotive marquants chez Olivier Py. C’est manifestement le reproche principal qu’on peut lui faire, malgré des trouvailles étonnantes…

Ulysse

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