Kevin, la malédiction

We need to talk about Kevin, de Lynne Ramsay

L’enfance s’avère être un véritable terrain de jeu pour les amateurs de monstruosités et autres élans diaboliques. C’est sans doute pourquoi le personnage du démon en culotte courte, vieux comme le cinéma, n’a cessé d’apparaître sur les écrans depuis les années 1950 : songeons par exemple aux terrifiantes petites têtes blondes du Village des Damnés (Wolf Rilla, 1960), au célèbre Damien de La malédiction (Richard Donner, 1976) ou à Esther (Jaume Collet-Serra, 2008), la benjamine de la famille Freaks. Dans chacun de ces exemples, le corps ingénu de l’enfant sert de réceptacle à une créature inhumaine : extra-terrestre, antéchrist ou, plus improbable encore, tueuse en série déguisée en adorable pouponne. Cependant, ces monstres qui prennent racine à l’intérieur des bambins permettent avant tout d’entretenir une peur ancrée dans l’imaginaire collectif, et ce depuis Freud ; à savoir que le premier âge de la vie serait celui où émergent toutes les perversités et pulsions destructrices.

Pervers, le jeune Kevin l’est sans aucun doute. Atteint d’un complexe d’Œdipe inversé (il déteste tellement sa mère qu’il pourrait tuer son père juste pour lui faire les pieds), le petit garçon a vu le jour dans un seul et unique but : torturer Eva, sa génitrice, et transformer chacun de ses instants en calvaire. Le nourrisson ne cesse de pousser des cris perçants et abjects, à côté desquels le bruit d’un marteau-piqueur semble mélodieux comme une berceuse. A 5 ans, le petit garçon refuse de renvoyer la balle, de dire « maman », de compter jusqu’à 10, d’aller au pot, de sourire. Les provocations sont insidieuses, sournoises, d’autant que le bonhomme joue les angelots devant son papounet. Malheureusement pour Eva, Thanatos grandit en même temps que Kevin : 16 ans plus tard, les élans néfastes de l’adolescent deviennent franchement inquiétants…

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le nouveau film de Lynne Ramsay n’a rien de réellement angoissant. Dès les premiers instants, le pire est annoncé : un massacre aura lieu, bien qu’on en ignore la nature pendant près de deux heures. La réalisatrice tâche plutôt de produire une ambiance malsaine – n’ayons pas peur de mots – afin que le spectateur se sente lui aussi agressé, menacé, dégoûté, comme l’est Eva. Pour se faire, divers procédés sont mis à contribution : usage outrancier de la couleur rouge (confiture de fraise, concentré de tomates, peinture, gyrophares, néons…), luminosité intense, recours à des images prétendument choquantes (le jeune garçon se masturbe sous le regard médusé de sa maman), gros plans sur le visage de l’adolescent qui se ronge les ongles ou mâchouille un litchi bruyamment… Trop insistants, ces effets deviennent vite lassants et empêchent d’éprouver une quelconque empathie à l’égard d’Eva (Tilda Swinton, dont le regard pénétrant et hors-du-commun rappelle celui de Mathieu Amalric), prisonnière d’une sophistication visuelle excessive.

De plus, le film ne parvient pas à esquiver certaines scènes faciles, à commencer par la disparition suspecte du hamster familial : eh oui, les petits animaux tout mignons sont toujours les premières victimes des enfants psychotiques, posez donc la question à Dexter.

Finalement, We need to talk about Kevin éprouve des difficultés à trouver son genre, restant perpétuellement à la lisière du film d’horreur, du thriller et du drame. Le comportement du garçon aurait pu s’expliquer par un manque d’amour, de reconnaissance et d’attention de la part de sa mère, contrainte d’abandonner sa vie paisible et sa carrière prometteuse à la naissance de son ainé, mais cette hypothèse (on ne naît pas monstre, on le devient) est rapidement avortée. Le petit bonhomme semble trop machiavélique pour être vrai (il lui faut tomber malade pour éprouver de l’affection à l’égard de sa mère), mais ne va pas assez loin dans la monstruosité pour nous effrayer réellement. Résultat : l’angoisse n’atteint jamais l’intensité à laquelle elle pourrait prétendre, et Kevin n’a pas grand-chose de plus à offrir que ses aînés (Damien et consort) : il est diabolique, ni plus ni moins.

Camille P.

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