Une histoire de chat noir

Blacksad, de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido

A l’heure où les mangas séduisent chaque jour un peu plus de lecteurs, certains adeptes commencent à s’interroger : la bande dessinée, traditionnellement considérée comme un divertissement enfantin, pourrait-elle prétendre au statut d’œuvre d’art ? Récemment, la Pinacothèque de Paris a consacré une exposition très médiatisée à Huga Pratt et son célèbre personnage, Corto Maltese. La beauté des aquarelles affichées avait de quoi remettre en cause tous nos préjugés sur le genre.

Sans être expert pour un sous en la matière, on ne peut néanmoins qu’être saisi par la qualité de Blacksad, B. D. co-écrite par Juan Díaz Canales (scénario) et Juanjo Guarnido (dessins). Cette dernière met en scène des animaux anthropomorphes, dont un chat noir au museau blanc, détective privé de son état : John Blacksad. Ces personnages, qu’ils soient à poils, à plumes ou à écailles, évoluent dans de  grandes métropoles où le crime et la corruption font rage. Meurtres, kidnappings, drogue rythment le quotidien du matou à l’imperméable beige, spectateur désabusé d’une modernité désespérante. Dans une ville fantomatique qui n’est pas sans nous rappeler le Gotham City de Batman, l’inspecteur mène ses enquêtes, se trouvant régulièrement confronté à des individus peu scrupuleux qui l’obligent à sortir les griffes.

Vous l’aurez deviné, Blacksad ne fait pas dans la légèreté. Les quatre volumes d’ores et déjà parus (Quelque part entre les ombres, Arctic-Nation, Ame rouge, L’Enfer, le silence) ont pour toile de fond les évènements les plus marquants et les plus regrettables de notre histoire récente (celle de l’Amérique, principalement) : Ku Klux Klan, arme nucléaire, « chasse aux sorcières » maccarthyste, guerre froide sont autant de thèmes évoqués sous le voile de la fiction. Cette forte inscription dans la réalité contemporaine caractérisait déjà Les Gardiens (Watchmen), comic book américain de la fin des années 80.

Inutile de le préciser, le titre que les deux auteurs espagnols ont choisi de donner à leur œuvre n’a rien d’anecdotique : à la fois « noire » et « triste », l’atmosphère de cette B.D. fait fortement songer aux films noirs, à l’instar du Faucon Maltais  ou du Grand Sommeil. Le regard glacial que porte le félin sur les êtres qui l’entourent confère à l’ensemble une touche de mélancolie qui n’est pas pour nous déplaire.

Force est de constater que l’idée de prendre pour protagonistes des animaux s’avère judicieuse et efficace : derrière un museau, l’on devine sans mal une condition sociale ou un trait de caractère. Fouine paparazzi, crocodile tueur à gage, souris concierge, berger allemand inspecteur de police… Chaque bête semble méticuleusement choisie en fonction du personnage qu’elle incarne, et brillamment représentée grâce à des dessins laissant une large place à l’expressivité et au mouvement. Une seule chose à dire : ces animaux font mouche.

Ce court article ne suffira certainement pas à clôturer le débat « bande dessinée, art ou divertissement ? », mais peut-être mettra-t-il un peu d’huile sur le feu. Après seulement quatre albums parus, deux hors-séries consacrés aux formidables aquarelles de Juanjo Guarnido ont déjà été publiés (Blacksad : L’Histoire des aquarelles, tomes 1 et 2). A quand une exposition Blacksad à la Pinacothèque de Paris ?

Camille P.

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