Le Bal des horreurs

Polisse, de Maïwen

Dans un commissariat du 19e arrondissement de Paris, une policière interroge avec douceur une fillette de quatre ou cinq ans : « Qu’est-ce qu’il a fait ton papa ? ». L’enfant, franche et sereine, répond : « Il m’a gratté les fesses ». Coup de fil d’un des collègues qui écoute la conversation, dissimulé derrière une vitre : « Demande lui si c’est au-dessus ou en-dessous du pyjama ».

Entre chaque réplique s’instaure un silence glaçant, que seules les notes de musique du générique parviendront à rompre. C’est là toute la force du nouveau long-métrage de Maïwen : créer une tension palpable, précipiter le spectateur au cœur d’une section de la Brigade de Protection des Mineurs, avec ses arrestations de jeunes délinquants, ses gardes-à-vue de pédophiles, ses auditions de parents maltraitants. On pourrait se croire dans une série télévisée, à mi-chemin entre Les Bleus et Les Experts, mais la réalisatrice a quelque chose de plus à offrir. En endossant le rôle de Mélissa, jeune photographe silencieuse venue réaliser un reportage sur la brigade, elle s’exclut d’emblée de l’action et nous accompagne dans cette plongée en eaux troubles.

Aux starlettes du cinéma français qui peuplaient Le Bal des Actrices ont succédé les policiers parisiens, mais l’ensemble a conservé son aspect brut, réaliste, quasi-documentaire. En s’approchant toujours plus près des visages, en traquant les détails et les nuances, Maïwen parvient à saisir les émotions les plus subtiles, à restituer des situations tantôt cocasses, tantôt tragiques. C’est décidemment le personnage collectif qui la fascine : cachée derrière une caméra ou un appareil photo, Maïwen-Mélissa observe cette équipe de « polissiers » soudés par les horreurs et les perversités auxquelles ils ne cessent d’être confrontés. Elle découvre leur langage cru (« j’ai envie d’me faire un viol »), leurs coups de gueule, leurs problèmes de couple, leurs fous-rires incontrôlables. De ce point de vue, Polisse accomplit pleinement sa mission : nous donner le sentiment d’infiltrer la BPM, sentiment que la longueur du film (2h07) ne fait qu’accentuer. Les affaires se succèdent, le vase se remplit, au point de se demander qui craquera en premier : les protagonistes ou le spectateur ? Lorsqu’une mère alcoolisée lâche son nourrisson et que ce dernier atterrit, une fraction de seconde plus tard, sur le trottoir parisien, on ne peut s’empêcher de tressaillir : preuve que le film secoue et captive, sans en avoir l’air.

Pourtant, cette chronique de commissariat, rythmée par des pauses papotage, des conflits internes et des problèmes de budget, ne suscite qu’un enthousiasme très modéré. Polisse menace plus d’une fois de tourner au défilé de cas désespérants (ou désespérés) : jeunes Roms pickpockets, parents violents, adolescente fugueuse, prof de gym pédophile, petit africain arraché à sa maman, notable pervers mais intouchable… Maïwen voudrait tout dire, tout montrer. Mais cette quête d’exhaustivité ne risque-t-elle pas de transformer son œuvre en procession macabre et vaine ? Si l’on ajoute à cela le final décevant, les maladresses passagères (dont le radical changement de look de Mélissa, qui abandonne ses petites lunettes et son chignon de bobo coincée pour une tenue plus désinvolte) et les histoires de cœur dont on se serait volontiers passé, on obtient un film aux allures de montagne-russe, avec ses hauts et ses bas.

Tout en haut, il y a les acteurs, débordant de fougue et de vitalité : Karin Viard, Joeystarr, Marina Foïs, Frédéric Pierrot… Inutile de tous les citer, car chacun, à sa manière, est bouleversant. « Je cherche l’authentique », expliquait Maïwenn à Karin Viard dans Le Bal des Actrices. C’est très certainement cette authenticité que Robert De Niro a voulu récompenser en attribuant à Polisse le Prix du Jury au dernier Festival de Cannes.

Camille P.

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