Tours et détours de la vilaine fille

Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa

Dans les années 1950, Ricardo, dit « Rikiki », habite un quartier huppé de Lima où les jeunes gens de son âge, joyeux et insouciants, découvrent les joies de l’adolescence et les premiers frissons amoureux à l’ombre des jeunes filles en fleurs. Mais le brave Ricardo n’a d’yeux que pour Lilly, une petite Chilienne rayonnante et provocante dont le passé demeure énigmatique. Lorsque le voile se lève et que l’identité de la belle Lilly est révélée au grand jour, la demoiselle disparait, laissant derrière elle son amoureux éperdu.

Pourtant, la petite Chilienne ne cessera jamais de hanter Ricardo, faisant régulièrement irruption dans sa vie sous des traits nouveaux – farouche guérillera dans le Cuba de Castro, épouse d’un diplomate français, riche aristocrate anglaise ou petite-amie d’un yakuza japonais – prenant chaque fois un plaisir pervers à l’abandonner pour mieux le reconquérir, attisant inlassablement la flamme d’un amour inextinguible.

Si elle le fait souffrir plus que de raison, la vilaine fille est pourtant le seul souffle de vie capable d’animer Ricardo, de le libérer d’une existence languissante d’interprète peu ambitieux. Ne reçoit-il pas avec une implacable résignation la remarque acerbe de son collègue Salomon Toledano : « Si soudain nous sentons que nous mourrons et nous demandons quelle trace nous laisserons de notre passage dans ce chenil ? La réponse serait : aucune. Nous n’avons rien fait sinon parler pour d’autres » ? En se lançant à corps perdu à la poursuite de l’être aimé, Ricardo remet sa vie en marche, échappe à sa « profession de fantôme », explore de nouveaux horizons et découvre même l’Europe, marchant sur les pas de Mario Vargas Llosa : l’auteur comme le narrateur finiront d’ailleurs par s’établir à Madrid, renonçant à leur identité péruvienne pour mieux s’affirmer en tant que citoyens du monde.

Cependant – et malgré la tentation intimiste et autobiographique à laquelle cède Vargas Llosa depuis les années 1990 (avec un net penchant pour l’introspection) – Ricardo n’est pas Mario : peu sensible aux aléas de la vie politique, le protagoniste de Tours et détours de la vilaine fille reconnaît n’avoir jamais eu foi en aucune forme de pouvoir et se moque des révolutions et autres guérillas qui émoustillent ses compagnons de fortune. Son seul souhait, son seul objet de désir, a toujours été d’habiter à Paris. Pourquoi ? Il l’ignore. Sans doute pour dissimuler sa véritable ambition, celle de conquérir la petite péruvienne de son enfance, insaisissable car immatérielle, dépourvue de nom, de passé, de réalité physique. Ricardo ira jusqu’à l’identifier à la Madame Arnoux de Flaubert (ne portent-elles pas, temporairement, le même nom ?), condamnant sa passion à l’éternelle insatisfaction.

Mario Vargas Llosa, lui, aura consacré sa vie à la politique, d’abord tenté par le communisme de Castro, qui le décevra rapidement, puis par le libéralisme. Candidat aux élections présidentielles de 1990, il subira une cuisante défaite contre un inconnu d’origine japonaise, Alberto Fujimori. Dépité, Vargas Llosa fera son possible pour stigmatiser la communauté asiatique aux yeux du peuple péruvien. Peut-être est-ce l’ombre de Fujimori que l’on devine derrière l’inquiétant Fukuda, ce mafieux japonais voyeuriste et sadique ?

Bien que Ricardo ne se soucie guère du monde qui s’effrite autour de lui, les péripéties des deux amants sont profondément liées au contexte socio-politique péruvien et européen. Tours et détours de la vilaine fille est une grande fresque romanesque, un tourbillon passionnel où s’entremêlent pays, époques, personnages réels ou fictifs, vies oubliées et vies perdues. Une fois son destin accompli, il ne reste plus à Ricardo que son amour, sa seule et unique raison de vivre – et d’écrire. Risibles amours, dirait Milan Kundera.

Camille P.

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