Voisins au bord de la crise de nerfs

Le sens de la vie pour 9,99 $, de Tatia Rosenthal

La première scène du Sens de la vie pour 9,99 $ pourrait à elle seule en résumer le caractère dépouillé, brutal, absurde. Monsieur Peck, bonhomme grassouillet et dégarni, s’apprête à partir travailler. Un clochard l’interpelle : « Eh mec, t’aurais pas une cigarette ? Et deux dollars, pour un café ? ». Monsieur Peck offre la cigarette, mais pas d’argent. Déçu, le sans-abri bredouille deux mots à propos de sa femme disparue, puis sort une arme. Il la pose contre sa tempe et menace de se suicider si son interlocuteur refuse de lui offrir un café. Monsieur Peck ne cède pas, le clochard tire. Noir.

On s’étonne toujours de constater à quel point les films d’animation sont aptes à créer une ambiance particulière. Douce et sucrée, dans Wallace et Gromit. Onirique, dans Valse avec Bachir. Angoissante, dans Mary et Max. Avec ses personnages en pâte à modeler, ses couleurs délavées et sa réflexion sur la solitude inhérente aux sociétés modernes, le Sens de la vie pour 9,99 $ rappelle à maintes reprises le long-métrage australien sorti l’année passée. Dans Mary et Max, nous suivions les mésaventures de deux individus isolés et névrosés, échangeant une correspondance depuis la banlieue de Melbourne jusqu’à la jungle urbaine de New-York. La noirceur des bâtiments, les couleurs nauséeuses, le visage livide et difforme des autres personnages produisaient chez le spectateur un malaise plus grand encore que celui des protagonistes.

Dans Le Sens de la vie, nous n’avons pas affaire à deux personnages, mais à toute une poignée : les habitants d’un immeuble, confrontés, chacun à leur manière, à une réalité cruelle ou absurde qui les dépasse.

Pour tenter de percer les mystères de l’existence, Dave Peck investit 9,99 $ dans un guide intitulé « Le Sens de la vie ». Bouleversé par sa découverte, il tente de prêcher la bonne parole auprès de son père et de ses improbables voisins : un vieil homme esseulé, un ange mélancolique, un magicien endetté, une top-modèle obsédée par la pilosité des hommes, un étudiant immature et défoncé, un enfant pris de tendresse pour son cochon-tirelire. Aucun d’entre eux ne pourrait se prétendre heureux. Pourtant, Tatia Rosenthal porte sur ses personnages un regard tendre, non dénué d’humour noir. L’ange et le vieillard bronzent côte à côte sur le toit de l’immeuble. Le fils offre à son père accablé une part de cheese-cake. Les liens qui unissent ces individus font le sel d’une existence en apparence bien fade.

On songe alors à l’anecdote racontée par Woody Allen dans Annie Hall : « Je pense à cette vieille blague. Un type va voir son psy, et lui dit : « Doc, mon frère est dingue, il se prend pour une poule ». Le docteur lui répond : « Pourquoi ne le faites-vous pas interner ?  » « J’aimerais bien, mais j’ai besoin des œufs.  » Voilà qui résume parfaitement ce que je pense des relations humaines. Elles sont complètement irrationnelles, folles, absurdes… mais voilà, on ne peut pas s’en passer parce que… on a besoin des œufs ».

Cette citation aurait pu être écrite pour le film de Tatia Rosenthal. Lorsque Monsieur Peck aura renoncé à tout, y compris à connaître le sens de la vie, il lui restera au moins un instant de détente au bord d’un lac en compagnie de son fils. Quelques minutes, pour apprendre à « nager comme un dauphin » et pousser un ultime éclat de rire.

Camille P.

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