Matisse, Cézanne, Picasso : l’aventure des Stein

On pourrait croire que les expositions du Grand Palais sont par nature inaccessibles : il est vrai que si vous ne disposez pas de la carte Sésame et que vous n’avez pas le réflexe de réserver, la file d’attente peut sembler interminable…. A moins que vous ne vous fassiez un ami vigile qui vous donne le bon tuyau : venir à 18h un jeudi soir, en nocturne. Et là, miracle, il n’y a personne, vous pouvez entrer et acheter votre place sans avoir à patienter une heure dans le froid. Magique, non ?

La dernière exposition du Grand Palais, « Matisse, Cézanne, Picasso : l’aventure des Stein » suit le parcours d’une famille d’origine américaine, les Stein, installée à Paris au début du XXe siècle : Gertrude, écrivain d’avant-garde, avec son frère Léo, rue de Fleurus ; Michael, l’aîné, avec son épouse Sarah, rue Madame. Tous quatre vont se passionner pour l’avant-garde artistique, acheter des œuvres de Matisse ou de Picasso, constituer une étonnante collection d’art moderne et accueillir dans leurs salons une foule d’intellectuels et de curieux.

Bien sûr, découvrir ou redécouvrir des toiles, des dessins, des lithographies de Renoir, Cézanne, Picasso, Matisse ou Bonnard procure toujours un immense plaisir. Mais il est plus rare de se questionner sur le rôle tenu par les collectionneurs dans le monde de l’art. Rôle économique, d’abord : Matisse a besoin d’argent ? Michael lui achète une toile. Gertrude connaît des fins de mois difficiles ? Elle se contente des œuvres de Félix Vallotton, qu’elle qualifie de « Manet pour les impécunieux ». Léo n’a d’yeux que pour Renoir ? Il n’a d’autre choix que de revendre ses Matisse et ses Picasso. Ce sont les lois du marché.

Rôle intellectuel, surtout. La partie de l’exposition consacrée à Sarah prouve combien ses conseils étaient précieux aux yeux de Matisse. Le départ du couple Stein pour les Etats-Unis à l’approche de la Seconde Guerre mondiale fut pour l’artiste un profond déchirement, presque un déracinement. De même, Gertrude jouait le rôle de complice et de protectrice indéfectible de Picasso. En témoignage de sa reconnaissance et de son amitié, il fit d’elle plusieurs portraits.

L’exposition du Grand Palais est une immersion dans la vie artistique effervescente de la première moitié du XXe siècle. Les murs des appartements où vivaient les Stein, couverts de toiles qui disparaissaient pour mieux réapparaître, marquèrent profondément l’esprit des visiteurs de passage. Les soirées rue Fleurus et rue Madame, auxquelles participaient des écrivains comme Apollinaire, Fitzgerald ou Hemingway, donnèrent lieu à d’interminables échanges et à d’étonnantes joutes verbales.

Pour cette famille peu ordinaire, l’art n’était pas une passion mais une nécessité, un besoin. Ambroise Vollard décrit ainsi l’achat de Madame Cézanne en gris dans un fauteuil rouge : « Monsieur Léo Stein vint m’apporter le prix de la toile. Il était accompagné de Mademoiselle Stein. « Maintenant, dit celle-ci, le tableau est à nous ». On aurait dit que le frère et la sœur venaient d’acquitter la rançon d’un être cher » (Souvenirs d’un marchand de tableau). Besoin d’acheter, de revendre. Besoin d’attiser la flamme de la création afin que de nouvelles normes puissent émerger.

En des temps où tout se monnaye et où la culture n’est plus que la cinquième roue du carrosse économique, il est émouvant de constater que, par le passé, des individus ont été prêts à se saigner aux quatre veines pour faire vivre l’art.

Camille P.

Publicités
Cet article a été publié dans Expos. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s