Cendres, cendrier, Cendrillon

Cendrillon, texte et mise en scène de Joël Pommerat d’après le mythe, au théâtre de l’Odéon du 5 novembre au 25 décembre.

Joël Pommerat continue cet automne de nous étonner avec sa vision singulière des contes de fée bien connus de tous. Après Pinocchio et Le Petit Chaperon rouge, c’est à Cendrillon qu’il s’attaque. Mais on ne s’étonne pas de retrouver dans ce spectacle des traits qui dépassent ses productions « tous publics ». Car c’est là encore un mélange d’étrangeté et de familiarité qu’il nous fait ressentir, tout comme lors de son précédent spectacle, Ma Chambre froide, qui sera repris ce printemps, toujours aux Ateliers Berthier.

Familiarité, tout d’abord, parce que ce conte fait partie de notre histoire commune, que ce soit grâce à Perrault, Walt Disney ou encore Cindy 2000 (cette comédie musicale rapidement oubliée et pour cause). Nous connaissons les personnages, nous attendons avec impatience la fin heureuse. Pourtant, le programme à lui seul déjoue nos attentes, Deborah Rouach n’y étant pas créditée comme Cendrillon ou même Sandra, mais uniquement comme « la très jeune fille ». Cet effet de distance, commençant par ne pas nommer les personnages comme nous nous y attendons, traverse tout le spectacle et notre attention se porte peu à peu davantage sur le déroulement de l’action plus que sur le dénouement à venir, qui de toute façon nous est déjà connu. Les effets d’étrangeté décalent notre regard, l’amenant à considérer chaque détail du conte. Pommerat met ainsi l’accent sur un aspect du conte considéré souvent comme secondaire : le deuil de la mère de Cendrillon par celle-ci. Alors que notre imaginaire collectif se représente Cendrillon d’abord comme un être isolé, martyrisé et sans rayon d’action, elle est ici une jeune fille soutenue par son père, qui réclame les tâches ménagères comme pénitence et refuse d’elle-même de se rendre au bal, malgré l’invitation de sa belle-mère et les exhortations de la fée. Elle est, en somme, actrice de sa dégradation – même si la belle-mère et les soeurs l’accentuent – plutôt que figure passive, attendant qu’un actant fort (la fée, le prince) la délivre de sa condition, schéma sous-tendant le conte de Perrault comme le remarque Daniel Loayza, dramaturge de l’Odéon.

Cette pénitence imposée n’est pas pur plaisir masochiste pour la jeune fille, mais correspond à la punition qu’elle s’inflige de ne pouvoir penser assez souvent à sa mère morte, comme elle croit lui avoir promis. Son entêtement à se souvenir, matérialisé par une montre activant toutes les cinq minutes une sonnerie insupportable, empêche le public d’éprouver une empathie totale à son égard, à la manière de l’Estelle de Ma Chambre froide : les figures victimaires chez Pommerat prêtent souvent au rire jusqu’à leur émancipation. Et ici, la très jeune fille parvient également à sortir d’un cercle destructeur, grâce à la fée qui, ayant décidé de ne pas recourir à ses pouvoirs magiques, oscille de façon parodique entre une figure d’assistante sociale et de psychologue, elle-même recourant à l’épanchement psychanalytique une fois allongée sur le lit de Sandra. Elle finit donc par transformer ce deuil trop lourd en travail progressif et consent à laisser aller ses pensées vers d’autres objets que sa mère. Mieux, au lieu d’être émancipée/libérée/délivrée par le prince, c’est elle qui le libère du mensonge dans lequel il est tenu ; car ce prince est également orphelin de mère, ce que son père s’évertue à lui cacher depuis dix ans, au prix de mensonges invraisemblables qui font clin d’oeil aux familiers des grèves de transport. Malgré tout, c’est lui qui lui donne son nouveau nom, symbolique de son dépassement, Cendrillon donc, à partir du surnom Cendrier que ses demi-soeurs lui ont assigné, et qui intègre ainsi l’idée des cendres mortuaires au sein du dépassement.

Le flirt avec le psychologique pourrait paraître peu subtil, compte tenu en particulier des recherches plus fines et plus scientifiques des liens entre contes de fée et psychanalyse (tout prof de philo évoque Bruno Bettelheim au détour d’une phrase). Mais c’est véritablement l’émotion qui l’emporte, ce qui peut paraître rare chez Pommerat où le malaise prime davantage ou du moins l’ambiguïté comme dans Pinocchio. Le traitement illusionniste, parfois quasi-cinématographique, du spectacle, passant par une maîtrise toujours aussi pointue des lumières, des éléments de décor, et des techniques de jeu étonnantes, bluffant souvent le public qui s’attend à voir un ou deux acteurs de plus venir saluer, nous amène à vraiment partager avec le plateau des instants du conte, malgré les multiples procédés de distanciation. Peut-être cela tient-il aussi à ce récit très simple, dit par une voix off, charpente narrative du conte et du montage des situations, qui, brisant pourtant l’immédiateté de ce qui se passe sur le plateau, produit un fort effet d’intimité, par l’incertitude qu’elle a de raconter son histoire ou celle d’une autre. En tout cas, le public familier de Pommerat sera sûrement surpris par cette émotion ressentie à la fin du spectacle, une place inhabituelle si l’on pense à Ma Chambre froide où les sentiments de compassion à l’égard d’Estelle concernaient plutôt le milieu du spectacle, juste avant le renversement de l’action. Au fond, cette émotion, nous ne l’aurions peut-être pas éprouvée si le metteur en scène avait repris l’histoire traditionnelle du conte (sommes-nous encore vraiment émus de ce ravissement d’une pauvre exploitée par un homme destiné au pouvoir ?), et tout en l’éprouvant, nous sommes surpris, et, tout en étant surpris, nous nous mettons à songer à cette subversion du conte, façon habile de récupérer pour Pommerat la question de l’articulation entre émotion et réflexion qui traverse le théâtre depuis Brecht…

Ulysse

Publicités
Cet article a été publié dans Spectacles. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s