Alice au Royaume des Cartes à Jouer

Le lapin blanc, par John Tenniel

Lorsque Charles Lutwige Dodgson, alias Lewis Carroll, imagina Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles en 1863, il ne songeait qu’à divertir trois fillettes anglaises de l’époque victorienne. Comment aurait-il pu savoir que ce conte merveilleux improvisé lors d’une excursion en bateau deviendrait un jour une œuvre majeure de la littérature enfantine et un véritable classique ?

Du 8 décembre 2011 au 11 mars 2012, le Musée français de la Carte à Jouer consacre une exposition à la jeune héroïne de Lewis Carroll et à la foule de personnages insolites auxquels il donna vie. Pat Andrea, peintre contemporain de renommée internationale, a accepté de collaborer à l’exposition en présentant 24 tableaux (deux par chapitre) disséminés dans la galerie permanente.

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Agnès Barbier, conservatrice du Musée français de la Carte à Jouer et commissaire de l’exposition, a accepté de répondre à nos questions.

Parlez-nous de Lewis Carroll…

Mon idée était de présenter à un public non spécialiste les personnalités qui sont à l’origine de cette histoire extraordinaire. Le premier, c’est Lewis Carroll : qui est-il ? Un type un peu austère, professeur de mathématiques et de logique à Oxford. Il est également diacre de l’église anglicane. Vu sous cet angle, ce n’est pas un homme très drôle. Il va prendre un nom de plume en 1856 : Lewis Carroll. Il s’inspire de son propre nom, Charles Ludwige Dodgson, Ludwige donne Lewis, Charles donne Carroll. Sous ce pseudonyme se cache un tout autre personnage, auteur d’Alice au Pays des Merveilles et inventeur de jeux en tous genres. On l’ignore souvent, mais beaucoup de nos jeux de société actuels s’inspirent de ceux créés par Carroll. Il est aussi passionné de photographie : à 20 ans, il s’achète un appareil et commence à photographier les personnalités qui viennent à Oxford. Mais il aime surtout photographier les petites filles. Lorsqu’il parle aux enfants, il s’épanouit, il ne bégaie plus, il vainc sa timidité. Lewis Carroll a donc une personnalité complexe : écrivain, photographe, amateur de jeu, mais aussi diacre et professeur, épris de logique et de mathématiques.

Comment Alice a-t-elle vu le jour ?

Charles Dodgson rencontre Alice Liddell en 1856. Il a 24 ans et enseigne à Christ Church College, établissement dirigé par un homme influent appelé Mr. Liddell. Ce dernier a des enfants, dont trois petites filles. Alice est la cadette du trio. Dodgson est très attiré par cette petite fille d’une grande intelligence. En 1862, ils font une promenade sur le bras de la Tamise avec un de ses collègues, et il invente une histoire étrange dont l’héroïne s’appelle Alice, elle aussi. Ce conte est truffé de références que les enfants savent décrypter : Mr. Dodo, cet animal disparu à la fin du XVIIe siècle, est en fait un clin d’œil à Dodgson lui-même. Il bégayait : Charles Do-do-dodgson. C’est lui le gros Dodo sympathique ! Et son camarade, Duckworth, sera Duck, le canard. Le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars naissent, quant à eux, d’expressions anglaises. Les chapeliers travaillaient le feutre avec du mercure, ce qui finissait par les rendre fous. Et au mois de mars, les lièvres sont en rut et deviennent un peu dinguo. Cela parle aux Anglais, car c’est leur patrimoine, leurs expressions. Au terme de cette aventure de juillet, la petite Alice lui demande d’écrire l’histoire, ce qu’il promet. Il va mettre des mois à peaufiner son affaire : le premier manuscrit calligraphié s’appelle Alice Sous Terre (Alice Underground), il est achevé en 1864. Sur le manuscrit, on peut voir que les dessins sont parfaitement intégrés au texte : Lewis Carroll a vraiment modernisé la littérature enfantine en accordant une place majeure aux illustrations. Ses amis l’encourageront à publier son texte, mais aussi à l’enrichir, ce qui donnera Alice au Pays des Merveilles.

Alice, de Pat Andrea

A quel moment John Tenniel intervient-il ?

Lorsque Carroll et MacMillan vont chercher John Tenniel en 1863 pour lui proposer d’illustrer les aventures d’Alice, il est l’un des plus grands caricaturistes du Punch, une gazette satirique publiée depuis 1841 et qui n’a cessé son activité qu’en 2002. Il est extrêmement manique, tout comme Lewis Carroll : ils vont travailler ensemble, se donner des conseils, se disputer aussi, quelquefois. Mais une chose est sûre, les personnages inventés par Carroll et Tenniel vont marquer profondément les anglo-saxons, et ce pendant des décennies. Il n’y aura presque pas d’autres illustrations d’Alice avant que l’œuvre ne tombe dans le domaine public, en 1907.

En quoi cette histoire farfelue est-elle si particulière ?

Alice est une œuvre très anglaise. Le livre raconte les mésaventures d’une petite fille qui débarque dans un monde étrange et rencontre des personnages qui, chacun leur tour, vont lui faire la morale. Bien sûr, nous sommes en pleine époque victorienne, l’austérité est la règle d’or. Mais Alice, fillette très culottée, va de l’avant. Rien à voir avec les ouvrages anglais de l’époque, très moralisateurs. Alice au Pays des Merveilles rencontrera pourtant un succès fou, ce qui prouve que le livre répondait à une attente du public.

Pourquoi un mathématicien renommé se lance-t-il dans l’écriture d’un conte pour enfants ?

Carroll entretenait énormément de correspondances avec ses amies-enfants. Dans ses lettres, il faisait son possible pour les distraire : on y trouve des rébus, des jeux… Il faut lire de haut en bas, ou alors se placer devant un miroir pour lire à l’envers. Lewis Carroll inventera une multitude de jeux, certains sont simples, d’autres extrêmement complexes. Ces derniers témoignent de son goût pour les mathématiques, la logique et les prouesses du langage, mais aussi de sa volonté d’amuser les enfants. Alice s’inscrit parfaitement dans cette logique.

Disney est le grand absent de l’exposition…

Alice au Pays des Merveilles, Walt Disney (1951)

L’exposition n’accorde pas beaucoup de place aux films de Walt Disney. On a quand même mis un Chapelier Fou de Tim Burton, mais ça risque d’agacer les puristes… Son Alice au Pays des Merveilles est un vrai mélange, on ne sait plus ce qui vient d’Alice, ce qui vient de De l’autre côté du miroir. Ce n’est pas du tout Carroll ! Mais bon, c’est la modernité.

Alice au Pays des Merveilles a été parodié de nombreuses fois…

Les Anglais ont multiplié les parodies d’Alice au Pays des Merveilles, dont la plus frappante est certainement Adolf in Blunderland. C’est extrêmement cruel, mais c’est extraordinairement parlant. Une mama russe raconte à son petit Staline l’histoire d’Adolf au Pays des Bourdes. Hitler grignote des morceaux de la map monde de la même manière qu’Alice mangeait un bout ou l’autre du champignon. La Reine, c’est Himmler, une Reine sans Cœur. C’est bougrement intéressant. On est en 1939, et on se rend compte que tout est connu, y compris les camps de concentration.

 Pourquoi avoir choisi d’accueillir les œuvres de Pat Andrea ?

La partie consacrée à Pat Andrea est assez complémentaire et intéressante. Accueillir un artiste qui a travaillé sur l’œuvre de Lewis Carroll toute entière, et dans le texte d’origine, c’est extraordinaire ! L’éditrice Diane de Selliers l’avait remarqué et avait deviné que l’univers de Carroll lui irait comme un gant. Pat Andrea se passionne pour la figure féminine et ses perpétuelles mutations : Alice passe son temps à grandir et à rapetisser, il la présente parfois comme une petite fille, parfois comme une adolescente à la féminité piquante. Entre 2003 et 2005, il a travaillé en 24 tableaux sur Alice, mais aussi en 24 tableaux sur De l’autre côté du miroir.

Propos recueillis par Camille P.

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Un commentaire pour Alice au Royaume des Cartes à Jouer

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