Portrait – Jean-François Laguionie

Mille et une histoires

A 73 ans, il a conquis le public avec son quatrième long-métrage d’animation, Le Tableau, nominé aux Césars. Sa volonté ? Mettre les images au service des mots.

Barbichette blanche, cheveux grisonnants, regard malicieux, ridules au coin des yeux. Avec sa voix suave, Jean-François Laguionie était sans doute prédestiné à raconter de merveilleuses histoires. Malheureusement, atouts et faiblesses vont bien souvent de pair : si Jeff – c’est ainsi que l’appellent ses amis – jouit d’une imagination débordante, il a aussi hérité d’une timidité maladive. Comment raconter, si ce n’est par la parole ? Une solution s’est imposée à lui : réaliser des films d’animation.

Originaire de Besançon, Jean-François Laguionie quitte sa Franche-Comté natale dans les années 1950 pour suivre des études de dessin aux Arts Appliqués et de décorateur de théâtre au Centre d’art dramatique de la Rue blanche, à Paris. Pendant un cours de mise en scène, son attention de porte sur un théâtre miniature utilisé pour présenter les trucages aux étudiants. La tentation est trop forte : Jean-François, jeune homme peu sûr de lui, commence à mettre en scène de petites histoires de son invention, en ombres chinoises.

« Une belle histoire » : tel a toujours été le point de départ de son travail. En 1965, son ami Jacques Colombat lui présente le réalisateur Paul Grimault, de trente-quatre ans son ainé. « Je lui ai fait lire mes scénarios, il m’a encouragé à me lancer dans l’aventure ». Une caméra 35 mm, un banc-titre des années 1930, du papier découpé, un brin d’imagination… La Demoiselle et le Violoncelliste, son premier court-métrage, obtient le Grand Prix au Festival d’Annecy. La carrière du Bisontin est lancée.

« Moi, je m’en fichais pas mal du papier découpé, du dessin ou de la pâte à modeler. Ce qui m’importait, c’était de raconter ma petite histoire », avoue-t-il d’un ton taquin. Dans ce premier film, on devine déjà quels seront ses thèmes de prédilection : la mer, l’art, la liberté. L’amour, aussi. A une époque où les dessins animés sont cantonnés au rôle de divertissements enfantins, Jean-François Laguionie s’acharne à prouver qu’ « on peut tout raconter en animation ». De 1965 à 1978, il écrit deux romans et réalise huit court-métrages, dont La Traversée de l’Atlantique à la rame, Palme d’Or du film d’animation au Festival de Cannes.

Ce succès l’encourage à voir les choses en grand. En 1985, il s’entoure d’une équipe d’auteurs-réalisateurs – avec qui il fonde la même année le studio La Fabrique – et réalise son premier long : Gwen et le livre de sable. Un flop total. « Gwen a été produit par Gaumont. Quand je leur ai montré le résultat, ils sont restés perplexes. Ils devaient penser à Astérix et se demander ce qu’ils allaient bien pouvoir faire de ce film ! » Mais le réalisateur n’a pas dit son dernier mot. Une autre histoire traîne dans un coin de sa tête, celle d’un petit singe qui, par bravade et par imprudence, se trouve projeté dans un monde inconnu. Malgré l’échec de Gwen, le CNC accepte de soutenir ce nouveau projet : Le Château des singes sort en salles en 1999. « Il y a des grands artistes de l’animation qui n’ont pas besoin d’histoires, qui font des films abstraits. Je les envie parce que je n’arrive pas à avoir cette liberté ». Pour Jean-François Laguionie, l’image doit être un art appliqué à la narration.

S’il travaille en équipe depuis maintenant trente ans, il s’accorde toujours quelques instants seuls à seuls avec ses personnages. Il les imagine, les dessine, les habille, apprend à les aimer. Ses préférés, ce sont les méchants, les « crapules ». Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois, quand ses poches sont remplies de croquis préparatoires, qu’il peut se lancer dans la réalisation d’un film. Avoir confiance en ses collaborateurs est, à ses yeux, la règle n°1. « Il faut être sûr de ce qu’on a envie de raconter, vouloir arriver au même résultat ». Accoucher ensemble d’une histoire complète et aboutie. « Jean-François sait précisément ce qu’il veut, confie Pascal Le Pennec, compositeur des musiques du Tableau. Je me suis arraché les cheveux plus d’une fois en l’entendant me demander quelque chose de plus « acide », de plus « grinçant ». Parfois, il me donnait même des couleurs : cette scène, je l’imagine plutôt bleue. »

Ce sont les rêves d’enfant du réalisateur qui nourrissent son troisième long-métrage, L’Ile de Black Mor (2003): une aventure de pirates et de vieux loups de mer tirée d’un de ses romans. « Je pars toujours d’un récit sous forme littéraire, le dessin vient ensuite. Mes films s’adressent aux enfants mais aussi aux adultes, qui ont bien besoin d’écouter de belles histoires. » La dernière en date, celle du Tableau, lui a été soufflée par sa collaboratrice, Anik Le Ray. « Je suis tombé complètement fou de ce conte, s’exclame-t-il. On y parle d’art, de création, de passion, mais aussi d’inégalités sociales. » Une allusion à la lutte des classes ? « Oui, peut-être ». Le réalisateur sourit légèrement et n’en dit pas plus : son histoire dépasse l’interprétation que chacun peut en faire.

A 73 ans, Jeff n’a pas l’intention de tirer sa révérence. S’il ne se sent toujours pas capable de diriger des acteurs sur un plateau – par manque d’ « autorité » – il s’apprête à réaliser un cinquième long-métrage d’animation, intitulé Louise en hiver. Une nouvelle occasion de lier ses deux passions, l’écriture et le dessin, pour mieux nous faire rêver.

Camille P.

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2 commentaires pour Portrait – Jean-François Laguionie

  1. Le Pennec dit :

    Bonjour,
    Je suis le compositeur de la musique du Tableau, et je m’étonne de la phrase qui m’est attribuée selon laquelle je me serais arraché les cheveux à de multiples reprises… Je ne vois pas comment j’ai pu la prononcer, ce travail s’étant déroulé de bout en bout dans une compréhension totale entre le réalisateur et moi (ce qui était préférable du fait du délai très court dont nous disposions).
    Cordialement,
    Pascal Le Pennec

  2. Bonjour,
    Vous aviez prononcé cette phrase lors de la rencontre organisée avec le public au Forum des Images, au moment du Carrefour de l’animation. Mais il ne s’agissait pas de dire que le travail s’était mal passé (au contraire !) mais que M. Laguionie vous guidait à l’aide d’adjectifs parfois cocasses (comme des couleurs…). Si vous avez le sentiment que cette phrase n’est pas conforme à votre état d’esprit et trahit votre point de vue, je peux bien sûr la supprimer.
    Bien à vous.

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