Tous au Larzac : « Aucune lutte n’est perdue d’avance »

Interview de Christian Rouaud, réalisateur de Tous au Larzac (2011).

Synopsis : Marizette, Christiane, Pierre, Léon, José… sont quelques uns des acteurs, drôles et émouvants, d’une incroyable lutte, celle des paysans du Larzac contre l’Etat, affrontement du faible contre le fort, qui les a unis dans un combat sans merci pour sauver leurs terres. Un combat déterminé et joyeux, mais parfois aussi éprouvant et périlleux. Tout commence en 1971, lorsque le gouvernement, par la voix de son ministre de la Défense Michel Debré, déclare que le camp militaire du Larzac doit s’étendre. Radicale, la colère se répand comme une trainée de poudre, les paysans se mobilisent et signent un serment : jamais ils ne cèderont leurs terres. Dans le face à face quotidien avec l’armée et les forces de l’ordre, ils déploieront des trésors d’imagination pour faire entendre leur voix. Bientôt des centaines de comités Larzac naitront dans toute la France… Dix ans de résistance, d’intelligence collective et de solidarité, qui les porteront vers la victoire.

Pourquoi avoir décidé, trente ans après les événements du Larzac, de revenir sur cette terre de résistance ?

Tous au Larzac est en quelques sortes la suite de mon précédent film, Les LIP, l’imagination au pouvoir, qui décrivait la grève ouvrière des usines LIP à Besançon, en 1973. C’est à cette même époque qu’a débuté la lutte des paysans du Larzac. Une connexion s’est donc établie entre leurs combats respectifs : d’un côté, il y avait des ouvriers qui ne voulaient pas être privés de leur usine, de l’autre, des paysans qui refusaient d’être dépossédés de leur terre et de leurs fermes. J’aurais voulu mettre en évidence la relation tissée entre eux, mais le film aurait été trop long. Après sa sortie, j’ai reçu le journal Gardarem lo Larzac (le bimestriel d’information du Larzac, ndlr), dans lequel il y avait une critique très élogieuse des LIP. L’auteur de l’article regrettait qu’il n’existe pas de documentaire de cette qualité à propos du Larzac. J’ai donc décidé d’aller sur place, dans l’espoir que certaines personnes acceptent de me raconter leur histoire.

Comment avez-vous procédé pour que ces gens se confient à vous avec tant de spontanéité ?

La plupart des habitants du plateau avaient vu Les LIP et étaient dans de bonnes dispositions. J’ai trouvé neuf « personnages » et n’en ai pas cherché davantage, car je voulais leur laisser suffisamment de temps pour s’exprimer. Ils devaient avoir l’air tout à fait naturel, comme s’ils étaient tranquillement assis devant chez eux, en train de se remémorer leur passé au coin du feu. Évidemment, ce n’était pas du tout le cas ! J’ai commencé par les interviewer pour savoir ce qu’ils étaient susceptibles de me raconter, quelles aventures ils avaient vécues. En une semaine, j’avais recueilli 750 pages d’interviews… J’ai écrit le film à partir de cette matière-là. Il s’est passé deux ans avant que le tournage ne débute. Les « personnages » avaient oublié ce qu’ils m’avaient confié, mais pas moi ! En les écoutant, j’avais ri, pleuré : j’ai voulu retrouver ces émotions dans le film.

Comment y êtes-vous parvenu ?

Je savais précisément ce que je voulais obtenir. Je leur ai demandé de me raconter leur histoire, chacun à leur manière. C’était assez éprouvant pour eux, parce qu’ils ne savaient pas ce que les autres allaient dire, ni comment j’allais agencer leurs propos. C’est le montage qui a permis de créer un effet de groupe en mêlant leurs paroles. En réalité, il n’y a qu’un seul récit, le mien, mais à travers plusieurs voix, les leurs.

Comment s’est passé le montage ? Raconter onze ans de lutte en moins de deux heures n’a pas dû être facile…

Je disposais d’énormément de matière visuelle et sonore. A l’époque, les paysans s’étaient rendu compte que les journaux télévisés et les déclarations des politiciens n’étaient que des tissus de mensonge. Léon Mallé avait donc décidé de filmer leurs actions avec une caméra Super 8, pour montrer ce qui se passait réellement au Larzac. Au total, j’avais entre les mains cinquante heures d’archives et une centaine d’heures d’interviews… Sacré problème ! Comment condenser tout cela ? Avec mon fils, qui s’occupait du montage, nous avons sélectionné petit à petit les éléments qui nous paraissaient essentiels : nous nous sommes limités à quinze heures de film, puis six, puis quatre. C’est à ce moment-là que nous avons rencontré une véritable difficulté, car nous n’avions plus que des scènes indispensables, et il fallait encore en tronquer la moitié.

Dans votre film, vous ne vous intéressez que très peu au camp adverse. Pourquoi avoir pris ce parti ?

Les médias entretiennent un état d’esprit que je qualifierais de « pensée micro-trottoir ». On prend un « pour », un « contre », et le problème est réglé ! Faut pas se foutre de la gueule du monde ! Pour ma part, je ne crois pas à l’objectivité. Je préfère choisir mon camp, donner la parole à ceux qui ont combattu. Si d’autres veulent filmer le point de vue des militaires, ils sont libres de le faire. Nous avons entendu la parole de l’ennemi pendant 40 ans. Le Larzac était présenté comme un trou perdu, peuplé d’éleveurs de chèvres et de hippies. Quand on voulait se moquer de quelqu’un, on disait : « T’as qu’à aller élever des chèvres au Larzac ! ». Certaines personnes, abreuvées de ces propos mensongers, ont refusé de voir le film : preuve que le discours étatique s’est largement – et suffisamment – répandu. Par ailleurs, je m’intéressais moins à la lutte elle-même qu’aux gens qui l’ont vécue. Je voulais montrer à quel point le combat influence ceux qui le mènent. Les spectateurs sont parfois étonnés de constater que les paysans du Larzac s’expriment avec tant d’aisance. Mais ils ont parlé pendant dix ans ! Ils ont affronté les autorités, réfléchi collectivement… C’est la meilleure université qui soit.

Tous au Larzac est sorti en salles plusieurs décennies après les événements qu’il relate. Pourtant, il semble étrangement d’actualité…

Les délocalisations et les destructions massives d’emplois ont commencé dans ces années-là. Quand Marie-Rose Guiraud s’écrit : « L’argent, l’argent, ils n’ont que ce mot-là à la bouche ! », on se rend compte que le monde n’a pas beaucoup changé. Les paysans du Larzac ont osé s’opposer à l’État, alors qu’à cette époque, seuls les ouvriers avaient ce courage. S’ils ont gagné, alors aucune lutte n’est perdue d’avance ! C’est très encourageant.

Vous êtes-vous battu à leurs côtés dans les années 1970 ?

J’avais vingt ans en 1968, j’étais à la Sorbonne et je faisais partie de cette génération qui ne supportait pas que le mouvement se soit terminé aussi brutalement. La lutte des paysans du Larzac était emblématique et nous les soutenions à 100%. J’habitais en banlieue parisienne, mais je passais mon temps à organiser des meetings, à distribuer des tracts… En réalisant Tous au Larzac, j’ai eu envie de raconter aux jeunes ce qui s’est réellement passé. Mais j’étais également enthousiaste à l’idée de rencontrer ces gens qui m’avaient fait rêver quand j’étais jeune. Je n’ai pas été déçu : ils sont aussi formidables que je l’avais imaginé.

L’affiche du film est parfaitement adaptée au sujet. Qui a eu cette drôle d’idée ?

Plusieurs graphistes ont travaillé sur le projet, mais cette image s’est imposée immédiatement, comme une évidence : un casque à la Full Metal Jacket juché sur la tête d’un mouton rigolard avec un brin d’herbe dans la bouche… Ça donne immédiatement le ton du film : on comprend qu’on ne va pas s’emmerder !

Certains réalisateurs ont-ils influencé votre travail ?

Je ne me suis pas trop posé la question. Il y a des documentaristes que j’apprécie, notamment Nicolas Philibert, mais mes influences se situent plutôt du côté de la fiction. J’adore le cinéma de Renoir, la manière dont il représente le peuple, le monde ouvrier… J’essaie de réaliser mes films comme s’il s’agissait de fictions, je veux qu’on soit embarqué dans une aventure, avec des personnages hauts en couleurs. Je me suis aussi inspiré des westerns pour filmer les paysages.

Avez-vous des projets actuellement ?

Je viens de terminer un film et j’espère qu’il pourra sortir en salles, dans la foulée du Larzac. Il s’appelle Avec Dédé : c’est le portrait d’un musicien breton humaniste qui joue de la bombarde. Ce personnage est tout à fait étonnant !

Propos recueillis par Camille P.

Découvrez l’interview dans son intégralité ainsi qu’une critique du film sur Il était une fois le cinéma.

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