La Maison aux esprits

Francisco de Goya, La Leocadia o Una manola (1819-1823)

« Barrabas arriva dans la famille par voie maritime ». C’est par ces quelques mots, inscrits par la petite Clara del Valle dans son « carnet de notes sur la vie », que débute le premier roman d’Isabel Allende. Gamine indomptable, dotée d’étranges pouvoirs et flanquée d’un chien noir comme l’ébène, Clara grandit dans l’ombre de sa sœur Rosa, sirène aux cheveux verts et à la peau diaphane. Elle apprend à communiquer avec les esprits, à faire voleter dans les airs toute une panoplie d’objets, à prédire les événements les plus funestes. La mort brutale de Rosa précipite le reste de sa famille dans un précipice sans fin, un tourbillon « de sang, de souffrance et d’amour ».

La Maison aux esprits retrace l’histoire d’une lignée foisonnante, en s’attardant tour à tour sur chacun de ses membres. Après avoir épousé le rustre Esteban Trueba, autrefois promis à son ainée, Clara emménage dans une vaste demeure où s’amoncèlent bibelots ancestraux, cages à oiseaux et statues antiques. Ce manoir hanté de fantômes bienveillants devient un carrefour où s’entrelacent les générations, où cohabitent adolescents aventureux et vieillards rabougris, esprits d’outre-tombe et enfants à naître. Autour de Clara et de son mari, ancien roturier devenu riche propriétaire terrien puis sénateur conservateur, gravitent une multitude de personnages : enfants légitimes ou naturels, domestiques, paysans du domaine, pièces rapportées, voisins malintentionnés, sorcières bienfaisantes… Entre ces êtres se tissent des liens ténus, des relations faites d’amour et de haine, de violence et de jalousie.

Elles reflètent les mutations et les vicissitudes d’un pays, de l’aube au crépuscule du XXe siècle. La contrée lointaine où vivent Clara et ses descendants ressemble à s’y méprendre au Chili, terre natale d’Isabel Allende. Au fil des générations, la société rurale et traditionaliste que chérissait Esteban se transforme en brasier, les idéaux révolutionnaires se répandent comme une trainée de poudre avant d’être étouffés dans le sang. On devine sans mal qui se cache derrière ce « Président » socialiste renversé par la junte militaire et ce « Dictateur » grimé comme un César de pacotille, « ses augustes moustaches frémissant de vanité ». L’auteur décrit les cris de joie qui accompagnent l’élection du « candidat du peuple », la terreur des nantis désertant leurs luxueux manoirs pour ne jamais y revenir, l’instabilité économique, la redistribution des terres en faveur des paysans, les « marches des casseroles vides », la propagande antimarxiste… et la dictature. Déchirante, imprévisible, bestiale.

Sur quatre générations, Isabel Allende dépeint la vie d’une famille et celle d’un pays, à l’aide de sa plume tantôt légère, tantôt mordante. Elle donne naissance à des personnages fascinants, frères ennemis ou amants maudits condamnés à des étreintes éphémères, la nuit, sur les rives d’un lac. En multipliant les péripéties et les rebondissements, elle livre un récit exaltant, une chronique familiale saisissante. Les existences défilent, légères, fragiles comme les pages d’un roman qu’on ne ferme qu’à regret.

Doña Isabel, Francisco de Goya

La Maison aux esprits, Isabel Allende

Camille P.

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